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Comment assurer une gestion éthique des approvisionnements?

Christine Ouellette, a.p.a., M.Sc.
Deuxième vice-présidente de la Corporation des approvisionneurs du Québec
et agent d'approvisionnement
Centre Hospitalier de l'Université de Montréal
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Un événement majeur dans le cadre réglementaire

Il ne fait pas de doute : l'éthique est un enjeu crucial en gestion des approvisionnements. La fonction approvisionnement constitue certainement la fonction d'entreprise la plus vulnérable au niveau des pratiques non éthiques.

En effet, les approvisionneurs doivent jouer un rôle d'agent de liaison entre les clients internes qui ont des besoins d'achats à combler et les fournisseurs externes qui offrent divers produits et services. De plus, les achats constituent un des postes de dépenses les plus importants dans les organisations; allant même jusqu'à représenter 50% à 85% des revenus dans le cas des entreprises manufacturières (Leenders et al., 2006).

Les nombreux écrits publiés sur l'éthique en approvisionnement dans les trente dernières années démontrent bien l'importance du sujet. À titre d'exemple, mentionnons une étude menée par Guinipero et Handfield en 2004 auprès de gestionnaires d'approvisionnement de grandes entreprises américaines. Les participants ont indiqué que l'éthique représentait LA compétence la plus recherchée chez les approvisionneurs.

Si l'étape de conscientisation est franchie, pourquoi retrouve-t-on encore dans la pratique autant de cas répréhensibles?

Dans les dernières semaines, plusieurs cas émanant des marchés publics québécois ont fait la manchette. Les médias ont relaté des situations : de conflits d'intérêts, d'influence politique dans l'adjudication de contrats, de concentration des marchés auprès d'un nombre restreint d'entrepreneurs, de collusion entre soumissionnaires, etc.

Il ne faut pas croire que ces situations sont uniques aux marchés publics. Les approvisionneurs du secteur privé sont eux aussi à risque. La question touchant l'ensemble de la profession, il importe donc d'identifier des pistes d'amélioration concrètes.

Développer et faire valoir les codes de déontologie et d'éthique

Établir les bases éthiques de la profession constitue une étape clé, et à ce niveau les associations professionnelles ont un rôle de premier plan à jouer. La Corporation des approvisionneurs du Québec (CAQ) a pour mission d'encadrer la profession d'approvisionneur et de gestionnaire de la chaîne d'approvisionnement, d'assurer le développement professionnel de ses membres et de veiller à favoriser l'implantation des meilleures pratiques en matière de gestion des approvisionnements au sein des organisations québécoises.

La CAQ exige que ses membres respectent un code de déontologie exhaustif, qui a été développé par l'Association canadienne de gestion des achats (ACGA) il y a déjà plusieurs années. Le code de déontologie définit les valeurs, les normes et les règles de conduite éthiques à respecter, de même que les procédures de renforcement. Les bases sont donc bel et bien assises.

Reste maintenant à savoir quelles initiatives complémentaires sont prises au niveau de l'entreprise, plus particulièrement du service d'approvisionnement.

Diverses études américaines - CAPS à la fin des années 1980; ISM au milieu des années 2000 - indiquent qu'une majorité d'entreprises ont développé un code d'éthique spécifique en approvisionnement.

Pourtant, plus près de chez nous, les travaux récents d'un groupe de travail québécois sur l'éthique en milieu municipal ont révélé que moins de 10% des municipalités de la province avaient un code d'éthique (Gagné, 2009).

Qu'en est-il des entreprises québécoises des autres secteurs? En somme, développer un code d'éthique en approvisionnement teinté des valeurs de l'entreprise, tout en étant en ligne avec le code de déontologie de la profession, représente un premier pas que certaines organisations n'ont pas encore franchi. Mais bien entendu, il faut ultimement aller plus loin.


Outiller adéquatement les approvisionneurs par la formation

Contrairement à une croyance populaire déplorable voulant que n'importe quel individu puisse devenir acheteur sur la base de ses expériences d'acquisition dans sa vie personnelle, on ne s'improvise pas approvisionneur professionnel.

Il importe que les approvisionneurs soient bien outillés pour réagir adéquatement lors de situations non souhaitables sur le plan éthique. Nous pouvons constater que les programmes de formation en gestion de la chaîne d'approvisionnement y consacrent de plus en plus d'attention, qu'il s'agisse des programmes de niveau collégial, universitaire, ou encore de ceux offerts par la Corporation des approvisionneurs du Québec.

Mise à la disposition des approvisionneurs, la formation aide à cheminer dans le travail au quotidien. Plus précisément, les méthodes d'apprentissage orientées sur la pratique comme les mises en situation et les études de cas sont grandement bénéfiques.


Reconnaître l'importance du rôle de l'approvisionneur

Il nous semble naturel de penser que la préparation des appels d'offres, le processus d'analyse menant à l'adjudication des contrats, de même que le suivi de performance des fournisseurs devraient être des activités dirigées par des approvisionneurs professionnels.

Pourtant, dans la réalité les clients internes cherchent régulièrement à conserver leur autonomie et à diriger eux-mêmes ces activités. À d'autres moments ce sont les hauts dirigeants qui prennent des décisions allant à l'encontre des meilleures pratiques et des normes d'approvisionnement. Sans parler des fournisseurs et des consultants à qui on laisse parfois une trop grande place, notamment dans la préparation des appels d'offres. Autant d'occasions pouvant mener à des situations non éthiques¿

Le pouvoir décisionnel en gestion des approvisionnements doit revenir aux spécialistes en la matière, soit des approvisionneurs professionnels dûment formés et encadrés, qui sont en mesure de faire valoir leur leadership et leur valeur ajoutée.

Cette reconnaissance passe évidemment par les entreprises, par le milieu des affaires et même par le gouvernement.

Contrairement à la majorité des provinces canadiennes, au Québec le gouvernement ne renforcit pas l'importance de la profession d'approvisionneur.

Effectivement, le titre d'approvisionneur professionnel agréé (a.p.a.) décerné par l'ACGA, qui deviendra en janvier 2010 le titre de professionnel en gestion de la chaîne d'approvisionnement (p.g.c.a.), n'est toujours pas reconnu par l'Office des professions du Québec.

La Corporation des approvisionneurs du Québec poursuit son travail pour qu'enfin le public soit protégé et que la profession d'approvisionneur professionnel agréé soit reconnue au Québec comme elle l'est dans les autres provinces canadiennes.

 
Autres pistes à considérer

Plusieurs autres pistes peuvent être considérées en vue d'assurer une gestion éthique des approvisionnements. Dans un article publié en 2007, Nollet et Ouellette proposent un cheminement menant à l'approvisionnement éthique. Celui-ci est composé de neuf mesures concrètes divisées en trois niveaux d'action. Certaines mesures visent l'individu, d'autres mesures visent l'organisation, et d'autres encore la profession de façon plus globale.

Parmi les mesures présentées, mentionnons-en trois :

  • Niveau 1 - Établir les bases : Mesurer le point de départ et fixer des objectifs;
  • Niveau 2 - Favoriser la progression : Intégrer l'éthique à la sélection et à l'évaluation des fournisseurs;
  • Niveau 3 - Encourager l'excellence : Étalonner et remporter des prix d'excellence.

 
Conclusion

La gestion éthique des approvisionnements n'est pas un sujet nouveau, mais il a certes suscité beaucoup d'intérêt au Québec dans les derniers temps. Loin d'être une mode passagère, la question de l'éthique en approvisionnement constitue un enjeu de fond, lié à la nature même du travail de l'approvisionneur professionnel.

Nous avons vu que ce ne sont pas les pistes qui manquent pour améliorer les comportements éthiques en gestion des approvisionnements. Pour parvenir à des résultats concrets, les efforts doivent être coordonnés pour que toutes les parties concernées travaillent dans le même sens : l'individu, l'entreprise, le milieu des affaires, les associations professionnelles et le gouvernement.

Il est temps de passer de la conscientisation à l'action!