Ce que le logiciel libre n'est pas
Au cours de l’année 2008, deux organisations québécoises ont
signalé leur intention à la cour supérieure de Québec de poursuivre
le gouvernement pour ne pas avoir passé par un processus d’appel
d’offres pour son approvisionnement en logiciels
1. En plus de voir
les achats par attribution comme étant en dérogation avec ses
propres règles et un frein à la libre concurrence, ces organisations
soutiennent que le gouvernement renonce à des économies importantes
en passant directement aux nouvelles versions des logiciels
propriétaires au lieu de considérer l’acquisition de logiciels
libres. Pour sa part le gouvernement justifie son action en
soulignant que certains de ces achats sont de simples « mises à jour
», et non des achats de nouveaux logiciels. Ce à quoi les
organisations plaignantes répliquent que le logiciel libre pourrait
facilement remplacer le logiciel propriétaire, sans perte de
fonctionnalité et avec des économies substantielles. Selon eux, le
gouvernement agit comme s’il était une filiale des grands éditeurs
de logiciel. Comme d’habitude, la vérité se retrouve quelque part
entre ces deux positions extrêmes.
Il est d’abord utile de clarifier ce que le logiciel libre n’est
pas. Le logiciel libre n’est ni une technologie ni un processus de
développement de logiciel. Il n’est pas obligatoirement gratuit, ni
nécessairement plus performant, plus sécuritaire, ou plus facile à
utiliser qu’un logiciel propriétaire, et ne représente certainement
pas la fin de l’industrie du logiciel. Ce qu’il est d’abord et avant
tout, c’est un logiciel. Cela veut dire qu’il faut le
conceptualiser, en définir les spécifications, le développer, le
tester, l’implanter, le maintenir et le supporter dans son
utilisation. Ce qui lui confère son aspect « libre », ce sont les
termes de la licence sous laquelle il est distribué. En bref, la
licence d’un logiciel propriétaire donne normalement à l’utilisateur
des droits de locataire : il peut utiliser le logiciel, mais il ne
lui appartient pas. Par contre, la licence libre confère des droits
de propriétaire. L’utilisateur a le droit d’installer le logiciel
sur autant d’ordinateurs que désiré, le modifier selon ses besoins
et le distribuer avec ou sans ses modifications. Il peut même
demander d’être payé pour distribuer des copies, avec ou sans ses
modifications. Par exemple, le logiciel Ubuntu, une version de
Linux, peut être téléchargé gratuitement du site Ubuntu.com. Il est
aussi vendu par Amazon.com pour 12 $ la copie, plus les frais
d’expédition !
Le plus important malentendu que nous ayons rencontré lors de nos
recherches est que d’adopter un logiciel libre implique
automatiquement que l’organisation doive aussi être équipée pour le
développer, l’entretenir et le supporter. Une autre perception très
répandue est que l’entreprise sera à la merci d’un groupe de hackers
anonymes pour ces services essentiels. La réalité est que la
majorité des logiciels libres sont distribués par des organisations
ayant pignon sur rue, avec du personnel permanent et des services de
soutien à prix compétitif. Bien entendu, un logiciel libre donne la
possibilité à son utilisateur de faire son propre développement,
entretien et support, mais il ne l’oblige pas à le faire.
Le fait que le logiciel soit ouvert signifie aussi qu’il est
possible de développer des compétences locales pour fournir ces
services. Aucun logiciel n’est réellement « gratuit » en ce qui
concerne son déploiement et son utilisation dans une organisation.
Mais dans le cas du logiciel libre, le choix du fournisseur et le
niveau de soutien demeurent sous l’entière responsabilité de
l’organisation qui adopte le logiciel en question. Cet aspect
devrait être explicitement pris en considération dans le choix de
logiciels par des institutions publiques qui ont un rôle à jouer
dans l’économie locale.
Coûts d'acquisition
Il est tout à fait possible que les coûts d’acquisition d’un
logiciel libre (sans frais de licence) et de son contrat d’entretien
soient plus ou moins équivalents à ceux d’un logiciel propriétaire
dont l’entretien est inclus dans les frais de licence. La décision
d’adopter un logiciel, qu’il soit libre ou propriétaire, doit être
basée sur l’évaluation de ses fonctionnalités, de sa performance et
de sa compatibilité avec l’infrastructure TI déjà en place. Cette
décision doit aussi prendre en compte les coûts d’acquisition et
d’utilisation des différentes options offertes. Le logiciel libre
offre en plus la possibilité d’exercer des droits de propriété et de
déterminer par qui, comment et à quel prix les services essentiels
seront fournis. La meilleure façon d’éclairer une telle décision est
encore un processus d’appel d’offres ouvert et transparent.
La prochaine fois, nous traiterons de l’évaluation des droits de
propriété qu’un logiciel libre peut procurer.
1
http://facil.qc.ca/fr/media/20080827-facil-conteste-les-pratiques-gouvernementales
http://www.cyberpresse.ca/article/20080315/CPACTUALITES/803150888/5358/CPPRESSE Ceci est une reproduction d'un article
paru dans La Presse Affaires du 29 septembre 2008. |